Article 1 · Contexte
Madrid, décembre 1812 : un roi sans nouvelles
Une page de nombres conservée aux Archives nationales, présentée depuis 1969 comme une dépêche du maréchal Berthier, est en réalité une lettre d'Espagne. Qui l'écrit, à qui, et pourquoi elle est chiffrée.
Deux frères, deux guerres
En 1812, Joseph Bonaparte, frère aîné de Napoléon, est roi d'Espagne depuis 1808. Son royaume est occupé par plusieurs armées françaises (« du Midi », « du Centre », « de Portugal », « du Nord », « d'Aragon ») dont les maréchaux et généraux correspondent autant avec Paris qu'avec lui. Face à eux, l'armée anglo-portugaise de Wellington et les guérillas espagnoles, qui tiennent les routes.
Le 9 mai 1812, Napoléon quitte Paris pour la Russie. Pendant l'été, Wellington bat l'armée de Portugal près de Salamanque (22 juillet), entre à Madrid, puis assiège Burgos sans succès et se replie à l'automne. Joseph, réuni à l'armée du Midi du maréchal Soult, revient vers Salamanque en novembre (sa correspondance est datée de Salamanque le 20 novembre [7]), puis rentre à Madrid début décembre.
À la même époque, la Grande Armée reflue de Moscou. Napoléon la quitte le 5 décembre et rentre à Paris le 18 [2]. Les nouvelles circulent mal entre l'Espagne et la France : la route de Bayonne à Madrid traverse la Navarre et la Biscaye, où les bandes de Mina attaquent les courriers.
La lettre
La page publiée en 1969 [1] est la troisième d'une dépêche (« (3) »), qui commence par « Sire, ». En marge, une main d'archiviste a écrit « Duplicata · Chiffre du Prince de Neufchâtel » et « La Primata a été déchiffrée » : c'est un double, envoyé par une autre voie que l'original, qui, lui, est arrivé et a été déchiffré. Le texte, lu avec le Grand Chiffre de 1812 (voir la méthode), dit ceci :
« Sire, je n'ai aucunes nouvelles de Votre Majesté depuis son départ de Paris ; je n'ai aucune nouvelle directe de France depuis les lettres du Ministre de la Guerre du cinq octobre.
Je n'ai jamais reçu ni compte ni rapport ni état de situation vraisemblable de l'armée du Nord de l'Espagne, quelles qu'aient été mes demandes réitérées à cet égard. J'ai adressé à Votre Majesté impériale et au Ministre de la Guerre à Paris des quadruplicata de mes dépêches de Salamanque, mon dernier courrier ayant été enlevé avec toute la correspondance près de Valladolid.
Votre Majesté trouvera ci-joint copie d'une dépêche de Monsieur le général Reille, qui m'a paru de nature à être mise sous ses yeux. C'est la première pièce de ce genre que je reçois ; elle m'éclaire sur la position des provinces du Nord ; je sais bien qu'elle n'était pas bonne, mais je ne la croyais pas aussi déplorable, et je ne pensais pas qu'elle exigeât des sacrifices aussi grands que la concentration dont il est question. Je crois cependant à la vérité du rapport de Monsieur le comte Reille et à la droiture de ses intentions. Je conçois qu'il faut trouver un remède, et voici ce que je propose à Votre Majesté dans l'hypothèse où la guerre avec la Russie continuerait et que Votre Majesté… »
La page s'arrête là ; la suite n'a pas été publiée. Mot souligné en pointillé : lecture non confirmée (voir la lettre ligne à ligne).
Qui écrit ?
La légende de 1969 attribue la pièce au maréchal Berthier, prince de Neuchâtel, major général de la Grande Armée [1], et c'est sous ce titre qu'elle est recensée depuis [2–4]. Le texte ne peut pas être de lui : le 22 décembre 1812, Berthier écrit à l'Empereur de Königsberg, où se replient les restes de l'armée de Russie [10] ; il a quitté Paris avec l'Empereur et n'a ni « dépêches de Salamanque » ni demandes adressées à l'armée du Nord de l'Espagne.
Tout désigne le roi Joseph, comme l'a proposé le premier Ilia Chirtulov [3]. Le tome IX de ses Mémoires et correspondance, publié en 1854 [7], contient une lettre écrite le même jour ou le lendemain au ministre de la Guerre, le duc de Feltre (Clarke), datée de Madrid le 23 décembre 1812, qui dit les mêmes choses avec presque les mêmes mots :
| Lettre chiffrée, à l'Empereur | Joseph à Clarke, Madrid, 23 décembre 1812 [7, p. 121-126] |
|---|---|
| « Votre Majesté trouvera ci-joint copie d'une dépêche de Monsieur le général Reille » | « Ce général [d'Erlon] m'a apporté une lettre du comte Reille, dont copie est ci-jointe. » |
| « je sais bien qu'elle n'était pas bonne, mais je ne la croyais pas aussi déplorable » | « Je savais bien que les affaires dans le nord n'étaient pas en très-bonne situation, mais je ne les croyais pas en si mauvais état » |
| « Je n'ai jamais reçu ni […] ni rapport ni état de situation vraisemblable de l'armée du Nord de l'Espagne » | « il m'a été impossible d'obtenir du général Caffarelli des rapports fréquents et circonstanciés ; je n'ai même pas encore reçu d'états de situation de son armée » |
Le 10 décembre déjà, Joseph écrivait à Clarke : « je n'ai aucune lettre de Paris depuis celles que je reçus à Valence. J'envoie un courrier avec les triplicata des dépêches expédiées depuis cette époque » [7]. La mention « Chiffre du Prince de Neufchâtel » désignerait donc le chiffre employé, un grand chiffre distribué par le major général, et non l'auteur de la lettre. La date exacte (22 décembre selon la légende de 1969, ou le 23 comme la lettre à Clarke) reste à vérifier sur l'original.
Ce que la lettre ajoute
La lettre à Clarke expose longuement le plan de Joseph. La lettre à l'Empereur, dans sa partie publiée, dit autre chose, plus personnel : un roi qui n'a reçu aucune nouvelle de son frère depuis sept mois, qui multiplie les doubles de ses dépêches parce que ses courriers sont pris, et qui découvre par un rapport de Reille l'état réel du nord de l'Espagne. La dernière phrase lisible, « dans l'hypothèse où la guerre avec la Russie continuerait », montre qu'il raisonne déjà en fonction de la guerre du Nord. La page s'arrête au moment où il va formuler sa proposition.
La suite
Le 4 janvier 1813, le ministre de la Guerre transmet à Joseph l'intention de l'Empereur : transporter son quartier général à Valladolid et porter ses forces vers les provinces du nord [7, 8]. Le 9 février, Napoléon fait écrire au roi, « en chiffre et par quadruplicata », qu'il voit « avec la plus grande peine » qu'il ait « perdu deux mois aussi importants que décembre et janvier », et lui reproche de ne pas avoir maintenu ses communications avec la France [8, n° 19561]. Le Grand Chiffre lui-même, que l'officier anglais George Scovell avait appris à lire en 1812, tombera aux mains des Anglais à l'été 1813, comme Joseph l'écrit à Clarke le 27 juin [2].