Article 2 · Méthode

Trouver la clé : des codes inconnus au Grand Chiffre de 1812

Aucune cryptanalyse savante ici : la bonne table existait, photographiée et publiée en ligne. Il fallait l'essayer, la lire case par case, vérifier que le résultat n'est pas une illusion, puis confronter le texte à d'autres sources.

Priorité

Ilia Chirtulov a trouvé le premier que le Grand Chiffre de Paris lit ce cryptogramme (résultat reçu par S. Tomokiyo le 4 octobre 2026, signalé sur Cryptiana le 12 octobre [3]). Ce qui suit décrit notre propre cheminement, mené sans connaître ce résultat, et ce qu'il ajoute : la relecture sur la planche, le contrôle et la lettre sœur.

Le point de départ

Le cryptogramme est recensé par S. Tomokiyo sur Cryptiana, avec une transcription de ses 22 lignes [2, 3], et figurait dans la liste des chiffres non résolus publiée par Daniel Bourdeau [4]. La source est un article de 1969 du lieutenant-colonel J. Vilcoq, « Le chiffre sous le Premier Empire » [1], dont une planche reproduit la page 3 de la dépêche.

Le texte publié compte 325 groupes, des nombres de 2 à 1 388, dont 207 différents ; 134 n'apparaissent qu'une fois (sur le texte relu, voir plus bas). C'est le profil d'un grand chiffre : un répertoire d'un millier d'entrées (lettres, syllabes, mots, noms), avec plusieurs nombres pour les mots fréquents. Sans la table, un texte aussi court ne se casse pas par l'analyse de fréquences : il faut retrouver le répertoire.

Les tables essayées d'abord

J'ai commencé par les grands chiffres de l'Empire transcrits par Tant et publiés par l'ARCSI [6] : trois « codes inconnus » de 1 200 entrées et deux « codes napoléoniens ». Appliqués aux 325 groupes, ils donnent des suites de mots sans rapport (« exact, maréchal, gus, bien, heureux… »), et aucun ne correspond aux valeurs connues des codes de 1812–1813 relevées par Tomokiyo [2]. Résultat négatif.

Le Grand Chiffre de 1812

Tomokiyo rappelle que Berthier figurait parmi les utilisateurs du Grand Chiffre distribué en Espagne en 1811–1812, un répertoire de 1 200 groupes porté à 1 400 [2]. Or le cryptogramme ne dépasse 1 200 que trois fois. Jean-François Bouchaudy a photographié la table de déchiffrement de ce code, conservée au Service historique de la Défense (cote « B n° 30 ») [5] : un grand tableau plié, où chaque nombre de 1 à 1 400 est suivi de sa valeur.

GroupeEntrée de la table (graphie originale)Valeur retenue
918jeje
1105Votre, sVotre
359Nouveau, x, ellesnouvelles
1238l'armée du nord de l'Espagnel'armée du Nord de l'Espagne

Quatre entrées de la table telles que nous les lisons sur les photographies de J.-F. Bouchaudy (Service historique de la Défense, « B n° 30 ») [5] ; les photographies sont consultables sur son site.

J'ai repéré la grille sur les photographies, découpé les cases contenant les 207 valeurs du cryptogramme et lu chaque entrée. Dès la première ligne, le texte est du français : 918 je · 1045 n · 1100 ait · 493 aucun · 359 nouvelles · 989 de · 1105 Votre · 73 Majesté · 710 de · 432 puis · 118 so · 718 n · 544 de · 810 part · 1060 de · 1135 pa · 1122 ri · 173 s · 666 ;, soit « Je n'ai aucunes nouvelles de Votre Majesté depuis son départ de Paris ; ». Les groupes ajoutés pour l'Espagne au-delà de 1 200 tombent juste : 1202 = Valladolid, 1238 = « l'armée du Nord de l'Espagne », 1388 = Salamanque.

Le contrôle : ce n'est pas une illusion

Un texte « lisible » peut naître d'un choix trop complaisant des valeurs. J'ai donc mesuré, avec un modèle de langue construit sur un texte indépendant (les lettres de Berthier de décembre 1812 imprimées par Chuquet [10]), la vraisemblance en français du texte décodé, puis celle de 1 000 décodages obtenus en mélangeant les numéros de la même table. Résultat : −2,11 par caractère pour la vraie table, contre −2,63 en moyenne et −2,43 au mieux pour les tables mélangées ; aucune des 1 000 ne l'égale. Les tables de Tant donnent −2,72 à −2,82. Les homophones attendus d'un grand chiffre apparaissent aussi : « de » s'écrit 13, 544, 710, 989 ou 1060 ; « que » 69, 607 ou 893.

Relire le chiffré sur la planche de 1969

La transcription en ligne [2, 3] laissait quelques trous dans le texte. La planche de Vilcoq est numérisée en haute définition par Persée [1] : relue groupe par groupe, elle diffère de la transcription en 8 groupes, et chaque correction rend le passage limpide.

LigneTranscription en lignePlanche de 1969ValeurEffet
811101113été« ayant été enlevé »
910301063dépêche« copie d'une dépêche »
9690693mon« de Monsieur »
11960963ec« pièce » (p-i-ec-e)
12713718n« genre » (ge-n-re)
13605635province« la position des provinces du Nord »
2010681066vo« voici » (vo-ici)
21460463votre« à Votre Majesté »

La planche montre aussi que la partie publiée se limite à cette page 3 : elle s'arrête sur « Votre Majesté ». Deux groupes y sont bien écrits comme transcrits, mais ne conviennent pas au sens : 356 (« préjudice ») là où « quelles qu'aient été » demande 656 (« quel »), et 325 (« paix ») là où un point (225) conviendrait. Ce sont probablement des fautes du chiffreur ou du copiste du duplicata, 3 pour 6 ou pour 2.

La lettre sœur

Le texte décrit un roi en Espagne : il ne peut pas être de Berthier (voir l'histoire). Le tome IX des Mémoires et correspondance du roi Joseph [7] ne contient pas la lettre chiffrée à l'Empereur, mais une lettre de Joseph au ministre de la Guerre datée de Madrid le 23 décembre 1812, sur le même sujet et avec les mêmes formules (la copie de la lettre de Reille jointe, « je savais bien… mais je ne les croyais pas en si mauvais état », l'absence d'états de situation de l'armée du Nord). C'est une confirmation indépendante de notre déchiffrement : ce n'est pas une collation mot à mot, puisqu'il s'agit d'une autre lettre, mais les recoupements sont trop précis pour être fortuits.

Ce qui reste incertain

Reproduire

Le dossier data/ du dépôt contient le cryptogramme relu sur la planche, les 226 entrées de la table lues pour ce travail (avec la graphie de la table) et la lecture ligne à ligne ; analysis/ contient le décodage et le contrôle par permutations. Les photographies de la table ne sont pas redistribuées : elles sont consultables sur le site de J.-F. Bouchaudy [5].