Découverte
Les télégrammes de Rosamonde
En 1915 et 1916, l'administration japonaise a recopié vingt-deux télégrammes faits de mots incompréhensibles — heaitolloi, coohavbhea, tenocrszqu — adressés à « Rosamonde », à Shanghai ou à Tokyo. Ils dormaient dans les archives sans traduction. Ils sont en anglais, chiffrés par une simple substitution de lettres. Ce sont, à notre connaissance, les plus anciens messages connus échangés directement entre Sun Yat-sen et Soong Ching-ling (« Rosamonde »), huit mois avant leur mariage.
Les archives
De 1913 à 1917, le bureau des communications du ministère japonais des Communications a fait recopier systématiquement, pour le ministère des Affaires étrangères, les télégrammes reçus ou expédiés par l'entourage de Sun Yat-sen, alors exilé à Tokyo. Les copies forment la série 特定人ノ発受郵便物取調 (« enquête sur le courrier des personnes désignées »), conservée aux Archives diplomatiques et numérisée par le Japan Center for Asian Historical Records (JACAR).
Les volumes de 1915 (JACAR B03050087600 et B03050087700) contiennent, à côté des télégrammes en code chinois, une famille de télégrammes à part : des mots de dix lettres où se mêlent consonnes et voyelles sans régularité, avec des groupes qui reviennent (hea, lyu, ound). Ils partent de Tokyo, au nom de 頭山滿 (Tōyama Mitsuru, voisin et protecteur de Sun), vers deux adresses de Shanghai — « Laisaosang, 445 Chaoufoong Road » et « Rosamonde, 628 E. Yuhang Road » — puis, en 1916, circulent entre Shanghai et « Rosamonde Tokio ». Aucune traduction n'accompagne les copies.
Le système : de l'anglais, lettre pour lettre
Le texte clair est de l'anglais télégraphique, sans espaces, recoupé en mots de dix lettres. Chaque lettre est remplacée par sa partenaire dans une table de paires réciproques : la même table sert à chiffrer et à déchiffrer.
a↔u b↔g c↔s e↔o f↔j h↔y i↔r k↔z l↔t m↔w n↔v q↔x — d et p inchangés
La table ci-dessus décrit la substitution de base. Les formulaires de 1915 attestent aussi q à la place du chiffre attendu pour p, notamment les qq relus du 6 mars ; le texte les note [pp]. Cette particularité de l’usage ne modifie pas silencieusement la table réciproque.
Ainsi you s'écrit hea, love s'écrit teno — et plusieurs télégrammes en clair de mars 1915 adressés à Rosamonde sont simplement signés « teno ». Les noms propres, les nombres et les adresses de réponse restent en clair (« Inuzuka », « 100000 »).
Février – juillet 1915
Textes déchiffrés tels qu'ils sont écrits, abréviations télégraphiques comprises (ye pour you, Yoko pour Yokohama) ; entre crochets, les lettres corrigées (confusions de copie) ou restituées ; « … » : passage non lu. Le 21 février, le mot happy est laissé en clair au milieu du chiffre.
| Date | De → à | Texte déchiffré |
|---|---|---|
| 17/2/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Your letter [o]f the eight received. My life is [s]afe agai[n], I [ha]ve to thank you. Did you get my l[a]st cable?Reçu ta lettre du 8. Ma vie est de nouveau sauve, je dois te remercier. As-tu reçu mon dernier câble ? |
| 20/2/1915 | Tokyo → Rosamonde, 628 E. Yuhang Road (signé « Hata ») Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Must an[s]wer cable to Chu's yesterday. HATAIl faut répondre au câble envoyé chez Chu hier. |
| 21/2/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | I am so happy, tha[n]k[s] to you.Je suis si heureux, grâce à toi. |
| 23/2/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Yes, I'll save you or die myself if fail. But you must b[e] strong too.Oui, je te sauverai, ou je mourrai moi-même si j'échoue. Mais toi aussi, tu dois être forte. |
| 25/2/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | With de[vou]t love I ask ye to throw of[f] Yung at once. If not I will surely die. I could throw of[f] … and sacrificed 100000 yu[a]n for you. Why are you [t]roubl[e] over a house a[n]d automobile? Now the [q]ues is: are you go[i]ng to cut h[i]m?Avec un amour fervent, je te demande de rompre avec Yung tout de suite. Sinon je mourrai, c'est sûr. J'ai pu rompre avec … et sacrifier 100 000 yuans pour toi. Pourquoi te tourmentes-tu pour une maison et une automobile ? La question maintenant : vas-tu rompre avec lui ?Yung : un prétendant de Ching-ling, peut-être le parti que préférait son père ; son nom chinois n'est pas connu (voir plus bas). |
| 26/2/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Whenever ye see Yung you inflict tor[t]ure [u]pon me, and the [p]ain will surely react on you more i[n]tens[e], for our souls are mingled i[n]to one. You can't esca[p]e.Chaque fois que tu vois Yung, tu me mets à la torture, et la douleur rejaillira plus fort sur toi, car nos âmes sont mêlées en une seule. Tu ne peux pas t'échapper. |
| 3/3/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Thirst[y] for hearing from you. An[s]wer.Assoiffé de tes nouvelles. Réponds. |
| 6/3/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | I a[pp]rehend you going to desert me. Is it true? Tell definitely once for all to me. I shall a[pp]reciate you more for the honesty.Je crains que tu ne m'abandonnes. Est-ce vrai ? Dis-le-moi clairement une fois pour toutes. Je ne t'en estimerai que davantage pour ta franchise. |
| 7/3/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Why not give me comforts?Pourquoi ne pas me réconforter ? |
| 9/3/1915 | Tokyo → Laisaosang (30 mots) Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | [J]oy and ho[p]e return to me with your cable yes[ter]day. Many tha[n]k[s]. I just goin[g] … I a[m] well and sound usual. E[x]ecu[t]e your agreement at once, I b[i]d you [e]agerly. Your father su[r]prised me by a cal[l] t[h]is morni[ng]. (passage central non lu)Ton câble d'hier m'a rendu la joie et l'espoir. Mille mercis. J'allais justement … Je suis bien portant, solide comme d'habitude. Exécute ton accord tout de suite, je t'en prie ardemment. Ton père m'a surpris par une visite ce matin. |
| 11/3/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | What make ye cabled me so urgent yesterday? Re[p]ly by ci[p]her. Must write it at home, never do it in office, for [t]hey see. You don't use code book, so they can get our secrets by guessing. Write me often, [p]lease do.Qu'est-ce qui t'a fait câbler si urgemment hier ? Réponds par le chiffre. Écris-le à la maison, jamais au bureau, car ils voient. Tu n'emploies pas de livre de code : ils peuvent donc deviner nos secrets. Écris-moi souvent, je t'en prie. |
| 12/3/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Shall I tell father that you coming by Korea? Answ[er].Dois-je dire à ton père que tu viens par le Korea ? Réponds. |
| 15/3/1915 | Tokyo → « Miss Nit », paquebot Korea (radio) Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Who coming with you? Do father know when to meet ye? Are you land Kobe or Yoko? Re[p]ly [q]uick so that I may know what to do for your landing. Love.Qui vient avec toi ? Ton père sait-il quand venir te chercher ? Débarques-tu à Kobe ou à Yokohama ? Réponds vite, que je sache quoi faire pour ton arrivée. Tendresses. |
| 10/6/1915 | Tokyo → Laisaosang Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Are you forgot me? Why not write and se[n]d the [p]hoto?M'as-tu oublié ? Pourquoi ne pas écrire et envoyer la photo ? |
| 7/7/1915 | Shanghai → Rosamonde, Tokio Soong Ching-ling → Sun Yat-sen | Lovesick … in torture. Be merciful. Come or free me forever.Malade d'amour … à la torture. Sois clément. Viens, ou libère-moi pour toujours. |
Mai 1916
En avril 1916, Sun quitte le Japon pour diriger depuis Shanghai le soulèvement contre Yuan Shikai ; Soong Ching-ling, devenue son épouse, reste d'abord à Tokyo. Le même chiffre reprend aussitôt (transcriptions faites à l'aveugle avant la découverte de la clé) :
| Date | De → à | Texte déchiffré |
|---|---|---|
| 1/5/1916 | Nagasaki → Rosamonde, Tokio Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | [In]te[n]s[e] love a[n]d ma[n]y k[is]ses to you.Amour intense et mille baisers pour toi. |
| 4/5/1916 | Shanghai → Rosamonde Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Safel[y] la[n]d Fre[n]ch concess[i]on yesterday, no[w] very busy now. Love from devoted husba[nd].Débarqué sain et sauf hier dans la concession française ; maintenant très occupé. Tendresses de ton mari dévoué. |
| 8/5/1916 | Tokyo → « Junzaburo », Shanghai (formulaire signé 中山) Soong Ching-ling → Sun Yat-sen (probable) | [I]s [i]t true y[o]u are going to Canton soon?Est-il vrai que tu pars bientôt pour Canton ? |
| 10/5/1916 | Shanghai → Rosamonde Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | [I] not go to Canton. You can come here an[y] t[i]me, b[u]t do[n]'[t] take iro[n] trunk, leave [i]t to Mr Inuzuka's care. Do you understand?Je ne vais pas à Canton. Tu peux venir ici quand tu veux, mais n'emporte pas la malle en fer : laisse-la aux soins de M. Inuzuka. Compris ? |
| 11/5/1916 | Shanghai → Rosamonde Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | D[a]rl[ing], have you [r]eceive cable a[sk] [y]ou to come he[r]e a[n]d do you know that iron trunk mus[t] be g[i]ve[n] to M[r] Inuzuka to take care. Love a[n]d k[is]ses to m[y] own w[i]f[e].Chérie, as-tu reçu le câble te demandant de venir ici ? Et sais-tu que la malle en fer doit être remise à M. Inuzuka, qui en prendra soin ? Amour et baisers à ma femme. |
| 12/5/1916 | Shanghai → « Nakayama, 109 Harajuku, Tokio » Sun Yat-sen → Soong Ching-ling | Cha[ng] K[i] [r]etur[n] Tok[i]o [i]s not true. D[i]d y[o]u [re]ceive two former ca[bl]es ask you to come back a[n]d g[i]ve the iro[n] tru[n]k [to] M[r] Inuzuka's [c]are? Have y[ou] done so? Fo[r] [I] [a]m very [anxi]ous about the t[r]unk, fo[r] [i]t [i]s ve[ry] d[an]ge[r]ou[s] fo[r] [y]ou to take [i]t yourself. Do [y]o[u] [q]uite cl[e]a[r] w[h]at [I] mea[n]? A[ns]wer at once. Husb[and]. address Murai 317 JoffraLe retour de Chang Ki [Zhang Ji ?] à Tokyo n'est pas vrai. As-tu reçu mes deux câbles précédents te demandant de revenir et de confier la malle en fer aux soins de M. Inuzuka ? L'as-tu fait ? Car je suis très inquiet au sujet de la malle : il est très dangereux que tu la transportes toi-même. Comprends-tu bien ce que je veux dire ? Réponds tout de suite. Ton mari. Adresse : Murai, 317 Joffre. |
| 13/5/1916 | Tokyo → « Junzaburo », Shanghai (formulaire signé 中山) Soong Ching-ling → Sun Yat-sen (probable) | [Pl]ease tell [T]ai h[i]s w[i]fe com[in]g also. Rosamonde. Porthos.Dis à Tai [Dai Jitao ?] que sa femme vient aussi. Rosamonde. Porthos [le paquebot]. |
Lettres entre crochets : lettres que le formulaire porte autrement, ou omet ; la relecture à l'image du 15 octobre 2026 a confirmé que ce sont des erreurs du formulaire lui-même, non de la lecture. Le télégraphiste a souvent écrit n pour v, i pour r, y pour h : des confusions d'écriture cursive (ces lettres ne se ressemblent pas en morse). La fin de husband, les 4 et 12 mai, manque parce que le dernier mot chiffré s'arrête à dix lettres. Comme en 1915, quelques mots sont laissés en clair : Inuzuka, iron, trunk, know, own et, le 13 mai, Rosamonde et Porthos. Le nombre de mots porté sur chaque formulaire, adresse comprise, correspond exactement aux groupes copiés : aucun mot ne manque.
Ces télégrammes se répondent, et recoupent des télégrammes chinois de la page Télégrammes :
- Canton. Le 8 mai, de la maison de Sun à Tokyo (formulaire signé 中山, adresse Harajuku) : « Is it true you are going to Canton soon? » Le 10, Sun répond : « I not go to Canton. »
- Zhang Ji. Le 11 mai, un télégramme chinois parti de la même maison demande : 「聞張繼已回日,頗奇,是否?」 (on dit que Zhang Ji est rentré au Japon ; est-ce vrai ?) (0042b). Le 12, Sun répond en anglais chiffré : « Chang Ki return Tokio is not true. »
- La malle en fer. Les 10, 11 et 12 mai, Sun insiste : elle ne doit pas transporter elle-même l'iron trunk, « very dangerous », mais le confier à Inuzuka Shintarō. Le 12, un télégramme chinois de Tokyo répond : 「箱已交犬塚,十五日附法船來。若有要事,請電如下:Mrs …, steamer Porthos。請派二人接,因行李甚多。」 — la malle a été remise à Inuzuka ; départ le 15 par un navire français ; en cas d'urgence, télégraphier à « Mrs …, steamer Porthos » (ce passage est en anglais chiffré avec la clé de Rosamonde) ; envoyer deux personnes à l'arrivée, car il y a beaucoup de bagages (0045a).
- Le départ. Le 13 mai, Tokyo télégraphie : « Please tell Tai his wife coming also. Rosamonde. Porthos. » Porthos est sans doute le paquebot français des Messageries Maritimes ; « Tai » est peut-être Dai Jitao, qui signe « Tai » en 1917. Soong Ching-ling rejoint Sun à Shanghai le 19 mai 1916[3].
Qui écrit à qui ?
« Rosamonde » (ou « Rosamond ») est le prénom anglais de Soong Ching-ling ; « Rosamonde Tokio » est, en 1916, une adresse télégraphique du foyer de Sun. Plusieurs faits indépendants concordent avec une correspondance entre Sun Yat-sen, à Tokyo, et Soong Ching-ling, à Shanghai :
- Les dates. Ching-ling quitte le Japon pour la maison familiale de Shanghai le 28 octobre 1914 et n'y revient que le 17 mars 1915[3]. Les télégrammes de Tokyo vers Shanghai courent du 17 février au 12 mars ; celui du 15 mars est envoyé par radio au paquebot Korea, qui la ramène : « Are you land Kobe or Yoko? ». Elle repart pour Shanghai le 3 mai ; les télégrammes reprennent le 10 juin. Le 7 juillet, c'est de Shanghai que part « Lovesick … in torture… », vers « Rosamonde, Tokio » : l'adresse télégraphique sert alors au foyer de Sun, et le message est sans doute la réponse de Ching-ling.
- L'adresse-relais. Le 2 et le 4 février 1915, Zhu Zhuowen (朱卓文, « Chu » en romanisation de l'époque), envoyé de Sun à Shanghai, lui écrit qu'il a aménagé une pièce voisine de la sienne comme « bureau » pour Mlle Soong — sous prétexte de leçons d'anglais à sa fille — « pour échapper aux soupçons de sa mère », et qu'on peut lui écrire à cette adresse[2]. Le 20 février, Tokyo télégraphie : « Must answer cable to Chu's yesterday. »
- La rumeur de mars 1915. Le 9 mars, trois télégrammes en clair partent de Shanghai : « wire health condition », « wire Toyama's true conditions immediately », et, vers « Rosamonde, Tokio », « Is recovery hopeless? If not will execute agreement. Reply urgent. Teno » — teno est love chiffré. Le soir même, Tokyo répond par le chiffre : « I am well and sound usual. Execute your agreement at once, I bid you eagerly. » Le lendemain, Sun demande à Shanghai, dans un tout autre code (un code télégraphique chinois condensé) : 上海近日有何謠言關[於]弟自[身]安寧者否?請覆,並[囑]同人勿信。文 (« Quelles rumeurs court-il ces jours-ci à Shanghai sur ma sécurité ? Répondez, et dites aux camarades de ne pas y croire. — Wen »). Deux systèmes indépendants racontent la même histoire. Le 11 mars, un télégramme en clair de Shanghai annonce : « Leaving zego by Korea, coming, father await » — zego est Kobe chiffré.
- Qui est « Yung » ? Un prétendant de Soong Ching-ling, dont on ne connaît pas le nom chinois. En dehors de ces télégrammes, il n'apparaît, à notre connaissance, que dans une lettre de Charlie Soong, le père, à Sun Yat-sen, du 3 août 1915 : un certain « Yung » et un certain « Dan Chung » rendaient souvent visite à sa fille, sans qu'elle ait voulu épouser l'un ou l'autre ; comme Sun le demandait, la lettre de Sun et celle de Yung ont été brûlées. Pour l'historien Yang Tianshi, qui a publié cette lettre, Yung était peut-être le parti que préférait le père[2]. Les télégrammes le nomment cinq mois plus tôt, dès février 1915 : le 25, Sun demande « throw of[f] Yung at once » et « are you go[i]ng to cut h[i]m? » ; le 26, il écrit « Whenever ye see Yung you inflict tor[t]ure [u]pon me ».
- Le secret. Soong Ching-ling était, d'après ses propres souvenirs, chargée des codes télégraphiques de Sun[3]. Le télégramme du 11 mars donne des consignes de sécurité : chiffrer à la maison, jamais au bureau, et se méfier d'un chiffre sans livre de code, que l'on peut deviner.
- 1916. Les télégrammes de mai 1916 sont signés « devoted husband » et adressés à « my own wife » ; ils suivent l'arrivée de Sun à Shanghai (débarquement, concession française) et l'entourage connu (Inuzuka Shintarō).
On ne sait toujours pas qui se cache derrière l'adresse « Laisaosang », ni quel est le nom chinois de Yung.
Comment nous l'avons établi
- Transcription. Les formulaires ont été lus sur les numérisations JACAR (200 dpi), deux fois et indépendamment : par Claude, puis par Brice Dudout à l'aveugle, ligne par ligne, sans voir ni la première lecture ni le clair (89 % de lettres identiques). Les télégrammes de mai 1916 avaient été transcrits à l'aveugle avant la découverte de la clé. Le texte publié retient, mot par mot, la lecture qui donne le meilleur anglais ; les deux lectures sont conservées. Cette description des lectures indépendantes concerne l’échantillon initial de 20 textes ; les deux ajouts relèvent de R23, non aveugle (provenance).
- Statistiques. L'indice de coïncidence des lettres (0,062) est celui d'une langue naturelle, pas d'un code chiffré ; f et q n'apparaissent jamais ; le trigramme hea revient dix fois.
- Recherche de la clé. Recuit simulé sur toutes les substitutions de 26 lettres, puis sur les seules substitutions réciproques, notées par un modèle de quadrigrammes anglais ; un texte anglais chiffré au hasard sert de contrôle et est retrouvé à 100 %.
- Validation hors échantillon. La clé tirée des seuls télégrammes de 1915 (lecture de Claude) lit les transcriptions de 1916 faites à l'aveugle : score −5,97 contre −8,01 ± 0,27 pour 2 000 tables réciproques tirées au hasard (meilleure : −6,93), soit z = 7,5. Elle lit de même la relecture aveugle de 1915 par Brice Dudout : −5,27 contre −8,02 ± 0,25 (meilleure : −6,87), z = 10,9. Un télégramme d'un autre système (3 mars 1916) reste illisible (z = 0,6).
- Édition. Chaque mot lu est comparé au chiffré qu'on attend du clair proposé : les écarts se limitent aux confusions habituelles de la cursive des copistes (n/v, i/r, g/p, a/u, e/c, lettre doublée ou omise).
Ce qui reste incertain
- Sur les onze télégrammes complets du premier échantillon de 1915, environ 45 lettres sur 750 sont corrigées (6 %), presque toutes des confusions de copie. Restent incertains : huit mots au milieu du 9 mars, un mot du 25 février (« throw of[f] … ») et la fin de « de[vou]t », un groupe du 7 juillet ; en 1916, deux noms, « Chang Ki » (Zhang Ji ?) et « Tai » (Dai Jitao ?) ; les lettres entre crochets, vérifiées à l'image, sont des erreurs du formulaire.
- L'identification de l'expéditeur et de la destinataire repose sur des recoupements : aucun formulaire ne porte leurs noms.
- Nous n'avons trouvé ces télégrammes ni dans les travaux sur les interceptions de 1916[1], ni dans l'historiographie du mariage[2, 3], ni dans la biographie de J. Chang et J. Halliday[4]. D'autres ouvrages restent à vérifier.
Sources
- D. Bourdeau, Sun Yat-sen's circle on the wire, 1916–17, registre « Unsolved Historical Ciphers », 2026 (CC BY 4.0).
- Yang Tianshi 楊天石, « 宋嘉樹與孫中山、宋慶齡的婚姻 — 讀宋嘉樹復孫中山英文函 », Bainian chao 百年潮, 2001, n° 12.
- Zhu Jiulin 朱玖琳, « 從檔案文獻看孫中山與宋慶齡的婚姻 », Jindai Zhongguo 近代中國, vol. 25, 2016, p. 50–70.
- J. Chang, J. Halliday, Mme Sun Yat-sen (Soong Ching-ling), Penguin, 1986.
- JACAR, 外務省記録 1.6.1.4-2-1-2, 特定人ノ発受郵便物取調, vol. 1 : B03050087600 (8/1 – 11/3/1915), B03050087700 (mars 1915 – févr. 1916) ; vol. 3 : B03050089000 (29/4 – 22/5/1916).