Article 1 · Contexte historique

Fusils, emprunts et télégrammes : les réseaux de Sun Yat-sen, 1913–1916

Des télégrammes de 1913 à 1916 permettent désormais de suivre les fonds, les projets d’alliance et les préparatifs militaires du cercle de Sun Yat-sen, puis les négociations d’armes entre Tokyo et le Sud de la Chine. Les messages du Wenmi de juin à novembre 1916 prennent place dans cette histoire plus longue : une Chine en guerre civile, des soutiens japonais à négocier et des opérations dont les résultats restent à distinguer des annonces.

Les passages soulignés en pointillé sont des hypothèses ou des informations que nous n'avons pas pu confirmer par une source.

Un télégramme à Tokyo, 19 juillet 1916

Le 19 juillet 1916, en fin d'après-midi, un employé du télégraphe impérial japonais recopie à la main un message déposé à Tokyo pour Canton. L'adresse est une suite de nombres : 6511 0523 7108 5128 1989. Le corps commence par deux autres nombres, 2429 1378, puis viennent huit « mots » de dix lettres sans signification apparente : fazihipego wezelucuna hamodarodo… Le formulaire est signé, en caractères japonais, 関正雄.

Ce formulaire n'a pas été conservé par le télégraphe, mais par le ministère japonais des Affaires étrangères, dans un dossier intitulé « Enquête sur le courrier envoyé et reçu par certaines personnes ». Le ministère des Communications lui transmettait en effet une copie des télégrammes de personnalités qu'il surveillait[3]. Le dossier ne contient aucune traduction : les Japonais semblent avoir copié et classé ces messages sans les lire : aucun déchiffrement japonais de ce système n'a été retrouvé à ce jour.

Formulaire Imperial Government Telegraphs du 19 juillet 1916 : préfixe 2429 1378 et huit groupes de dix lettres, signé 関正雄.
Le formulaire du 19 juillet 1916 (JACAR B03050090000, image 0416, formulaire inférieur). Les nombres de l'adresse se lisent 軍務院 + Zhaoqing en code télégraphique chinois ; 2429 1378 se lit 文密, « chiffre Wen ».

Une fois déchiffré, ce message de vingt caractères chinois dit à peu près ceci :

報傳取消日人態度遽變確否速示俾便行止伸
« On annonce une annulation ; l'attitude des Japonais a brusquement changé. Dites vite si c'est exact, afin que je sache quoi faire. — Shen. »

Qui est ce « Shen » qui s'inquiète de l'humeur des Japonais ? Qu'est-ce qui risque d'être annulé ? Et à qui écrit-il, à Canton ? Pour répondre, il faut remonter cinq ans en arrière.

La Chine de 1911 à 1916, en quelques minutes

De l'empire à la république

En 1911, la Chine est encore un empire, gouverné depuis 1644 par la dynastie mandchoue des Qing. En octobre 1911, une mutinerie à Wuchang déclenche la révolution de 1911 (dite Xinhai) : en quelques mois, la plupart des provinces se déclarent indépendantes de Pékin, et le dernier empereur, un enfant de six ans, abdique en février 1912.

Le grand symbole de cette révolution est Sun Yat-sen (孫文, Sun Wen ; on le connaît aussi sous le nom de Sun Zhongshan). Médecin formé à Hong Kong, conspirateur depuis les années 1890, il a passé l'essentiel de sa vie en exil à lever des fonds parmi les Chinois d'outre-mer et au Japon. Il est brièvement président provisoire de la République à Nankin, puis cède la place à l'homme fort du Nord, le général Yuan Shikai, qui contrôle l'armée moderne et a obtenu l'abdication de l'empereur.

Yuan Shikai veut devenir empereur

Yuan gouverne de plus en plus seul. En 1913, le dirigeant de fait du parti nationaliste (le Guomindang), Song Jiaoren, est assassiné, un meurtre généralement imputé à l'entourage de Yuan ; Yuan écrase ensuite une « seconde révolution » menée par les partisans de Sun, qui repart en exil au Japon. Fin 1915, Yuan va plus loin : il se fait proclamer empereur, sous un nouveau nom d'ère, Hongxian, qui doit débuter le 1er janvier 1916.

La « guerre pour la protection de la nation »

C'est un échec retentissant. Le 25 décembre 1915, la province du Yunnan, à l'extrême sud-ouest, à la frontière de l'Indochine française, se soulève. Son gouverneur militaire Tang Jiyao et le général Cai E lancent la guerre pour la protection de la nation (護國戰爭). D'autres provinces du Sud suivent : Guizhou, Guangxi, puis une partie du Guangdong (la province de Canton). Le 22 mars 1916, Yuan renonce à l'empire ; mais les provinces du Sud exigent désormais son départ.

Le 8 mai 1916, les insurgés se dotent d'un organe commun, le Conseil des affaires militaires (軍務院, Junwuyuan), installé à Zhaoqing, une ville du Guangdong à l'ouest de Canton. Tang Jiyao en est nominalement le chef, mais c'est son adjoint, le vieux mandarin Cen Chunxuan, qui le dirige sur place. Le Conseil est une sorte de contre-gouvernement du Sud : il lui faut des armes, de l'argent, et la reconnaissance des puissances étrangères.

Après Yuan

Yuan Shikai meurt de maladie le 6 juin 1916. Le vice-président Li Yuanhong lui succède ; le général Duan Qirui devient Premier ministre et la constitution de 1912 est rétablie. Le Conseil des affaires militaires annonce sa propre dissolution le 14 juillet 1916. Mais tout n'est pas réglé pour autant : les généraux du Sud restent armés et se disputent l'héritage, en particulier la province de Canton, où le gouverneur Long Jiguang, rallié tardivement et à contrecœur, refuse de céder la place.

  1. Révolution, abdication de l'empereur, Sun Yat-sen puis Yuan Shikai présidents.
  2. Échec de la « seconde révolution » ; Sun en exil au Japon.
  3. Yuan se proclame empereur ; le Yunnan se soulève le 25.
  4. Le Japon décide d'aider les adversaires de Yuan ; Yuan renonce à l'empire le 22.
  5. Le consulat japonais de Hankou lit les télégrammes chiffrés de Sun (méthode « −111 »).
  6. Huang Xing quitte les États-Unis, passe par Honolulu et s'installe au Japon, où il reste jusqu'à l'été (nouveaux télégrammes).
  7. Au Shandong, Ju Zheng annonce la prise de Zhoucun.
  8. Création du Conseil des affaires militaires à Zhaoqing.
  9. Contrats d'armes japonais pour le Sud ; second contrat en juin.
  10. Mort de Yuan Shikai.
  11. Les télégrammes chiffrés de Zhao Shen, déchiffrés (le 文密, vers le Conseil, et le canal du Yunnan) : Tokyo → Zhaoqing, Canton, Shanghai et Kunming (Yunnan), et réponses du Yunnan.
  12. Le Conseil des affaires militaires annonce sa dissolution.
  13. Mort du général Cai E à Fukuoka, au Japon, où il se soignait.
  14. Télégrammes chiffrés Sun ↔ Dai Jitao, dans un autre système (non déchiffré).

Le Japon : allié, fournisseur et espion

Le Japon de 1916 est la grande puissance de l'Asie orientale. Engagé dans la Grande Guerre aux côtés des Alliés, il a profité de l'absence des Européens pour imposer à Yuan Shikai, en 1915, les « Vingt et une demandes », qui ont fait de lui l'ennemi juré de l'opinion chinoise. Quand Yuan tente de devenir empereur, le gouvernement japonais du comte Ōkuma décide, en mars 1916, de soutenir ses adversaires.

Ce soutien passe par des circuits officieux : des prêts consentis par des maisons de commerce et des livraisons d'armes réglées à crédit. Une étude récente de l'historien Cheng Honglei (承紅磊, Université Sun Yat-sen) en reconstitue le détail à partir des archives japonaises[7] : contrats passés avec la maison Mitsui et le Taihei Kumiai, un consortium de marchands d'armes, second contrat signé en juin 1916, partage des armes entre le Yunnan et le Guangdong, et garantie financière refusée par Long Jiguang.

Pour suivre ces négociations, le Conseil du Sud entretient à Tokyo des commissaires résidents. L'un d'eux est Zhao Shen (趙伸), ancien directeur de l'arsenal du Yunnan, qui représente à Tokyo à la fois Tang Jiyao et Cen Chunxuan[7]. C'est lui, le « Shen » qui signe nos télégrammes. Les formulaires eux-mêmes le confirment : plusieurs portent son nom, 趙伸, et son adresse à Tokyo, « chez Seki, Aoyama Minami-chō 4-21 » ; un télégramme venu du Yunnan en novembre 1916 lui est adressé en lettres latines : « Chaosian c/o Sekimasao, 21 Aoyamaminamicho, Tokio ».

En même temps qu'il aide les insurgés, l'État japonais les surveille. Les télégrammes qu'ils déposent dans les bureaux japonais sont recopiés pour le ministère des Affaires étrangères ; la signature au bas du formulaire est celle de Seki Masao (関正雄), chez qui Zhao Shen est domicilié à Tokyo ; on ignore qui il était au-delà de ce rôle d'hôte et de signataire. Et certains diplomates japonais essaient de lire ce qu'ils interceptent : au printemps 1916, le consulat général de Hankou découvre la clé des télégrammes de Sun Yat-sen[5][6].

Un télégraphe qui ne connaît que des chiffres

Un employé japonais recopie un télégramme à la plume. Sur les copies réelles, les mots chiffrés sont écrits en lettres latines cursives.
Un employé japonais recopie un télégramme à la plume. Sur les copies réelles, les mots chiffrés sont écrits en lettres latines cursives. Illustration de reconstitution générée par IA.

Le télégraphe a été inventé pour des alphabets. Comment transmettre une langue qui s'écrit avec des milliers de caractères ? La réponse adoptée en Chine dès les années 1870 est le code télégraphique chinois : un livre public attribue à chaque caractère un numéro à quatre chiffres. 文 (« écrit, lettré », mais aussi le prénom de Sun Wen) porte le numéro 2429 ; 密 (« secret ») porte le 1378. L'expéditeur traduit son texte en nombres, l'opérateur transmet les chiffres, le destinataire retraduit avec le même livre[10].

Ce code n'est pas secret : n'importe qui peut acheter le livre. Pour cacher un message, il faut le transformer encore. La méthode la plus simple consiste à ajouter un nombre convenu à chaque code. C'est ce que fait l'entourage de Sun en avril 1916 : chaque code est augmenté de 111. Le consulat de Hankou s'en aperçoit et décode tout en soustrayant 111. Le 10 mai, les conspirateurs changent de méthode : ils inversent les quatre chiffres avant d'ajouter 111. Le consul le découvre aussi, et le rapporte à Tokyo le 11 mai : 0452 se retourne en 2540, moins 111 donne 2429, c'est-à-dire 文, la signature de Sun[6].

Dater sans chiffres : la rime du jour

Chaque mot télégraphique coûtait cher. Pour dater un message en un seul caractère, les Chinois utilisaient une convention élégante, le 韻目代日 : on numérote les jours du mois par les « rimes » d'un dictionnaire de poésie classique, dans un ordre que tout lettré connaît. 元 veut dire le 13, 巧 le 18, 漾 le 23, 文 le 12. La plupart de nos télégrammes se terminent ainsi : signature, puis rime du jour. C'est l'un des indices qui ont permis de vérifier le déchiffrement, puisque la date écrite en clair par l'employé japonais sur le formulaire doit correspondre à la rime chiffrée.

Le 文密 de juillet 1916 ajoute une couche de plus : au lieu de transmettre des chiffres, il les transforme en lettres latines. Les raisons de ce choix ne sont pas documentées ; on peut supposer un tarif plus avantageux ou la volonté d'attirer moins l'attention qu'une suite de nombres. Le second article explique comment cette couche fonctionne et comment elle a été retrouvée.

Des interceptions oubliées, et un premier déchiffreur

Les copies japonaises sont aujourd'hui numérisées et consultables gratuitement par le Japan Center for Asian Historical Records (JACAR), qui publie en ligne les archives diplomatiques du Japon[3][4]. Le cryptologue japonais S. Tomokiyo avait déjà signalé les déchiffrements de Hankou et décrit le « condensateur » de code utilisé par Sun et son ami japonais Yamada Junzaburō[8][9].

Une première publication. En septembre 2026 paraît « Sun Yat-sen's circle on the wire, 1916–17 »[1], avec transcriptions et code en accès libre[2] : une soixantaine de télégrammes du cercle de Sun Yat-sen, de mars 1916 à mars 1917, y sont déchiffrés en tout ou en partie. Le système 文密, reconnaissable à ses mots de dix lettres, y figure parmi les problèmes ouverts. Les travaux de S. Tomokiyo sur son site Cryptiana[8, 9] avaient auparavant fait connaître les tables de « condensateur » de Yamada Junzaburō et les rapports japonais sur la lecture des télégrammes de Sun Yat-sen en 1916.

Les personnages

Sun Yat-sen, 1911
Sun Yat-sen, 1911 · Commons
Yuan Shikai, 1915
Yuan Shikai, 1915 · Commons
Cai E, vers 1915
Cai E, vers 1915 · Commons
Tang Jiyao, vers 1916
Tang Jiyao, vers 1916 · Commons
Cen Chunxuan
Cen Chunxuan · Commons

Portraits d'époque (Wikimedia Commons, domaine public). Zhao Shen et Seki Masao, dont nous n'avons pas trouvé de portrait, n'y figurent pas.

Zhao Shen 趙伸
Commissaire résident du Conseil des affaires militaires au Japon, ancien directeur de l'arsenal du Yunnan, représentant de Tang Jiyao et de Cen Chunxuan à Tokyo. Il signe 伸 (Shen). Identifié grâce à Cheng Honglei[7], après le déchiffrement, puis confirmé par les formulaires (nom et adresse).
Seki Masao 関正雄
Signataire des formulaires à Tokyo et hôte de Zhao Shen, domicilié « chez Seki », Aoyama Minami-chō 4-21 ; le télégramme du 23 juin demande qu'on lui réponde directement. Son identité au-delà de ce rôle reste à établir.
Cen Chunxuan 岑春煊
Ancien haut fonctionnaire impérial, chef effectif du Conseil des affaires militaires à Zhaoqing. Destinataire du télégramme du 13 septembre.
Tang Jiyao 唐繼堯
Gouverneur militaire du Yunnan, chef nominal du Conseil. Le Yunnan (滇 dans les télégrammes) est la province dont Zhao Shen défend les intérêts. Destinataire de la plupart des télégrammes du second canal, à Kunming.
Cai E 蔡鍔
Général, chef militaire de l'insurrection du Yunnan en décembre 1915. Malade, il part se soigner au Japon et meurt à Fukuoka le 8 novembre 1916 ; un télégramme du second canal annonce sa mort au Yunnan.
Li Genyuan 李根源
Officier yunnanais, membre du Conseil. Le télégramme du 30 septembre porte en clair le nom 李印泉 ; Yinquan était son nom social, ce qui fait de lui le destinataire probable.
Long Jiguang 龍濟光
Gouverneur du Guangdong (粵), partisan de Yuan rallié tardivement ; il refuse de garantir les emprunts japonais.
Koike Chōzō 小池張造
Directeur des affaires politiques au ministère japonais des Affaires étrangères. Un « Koike » (小池) apparaît dans le télégramme du 23 juin ; l'identification avec Koike Chōzō est une hypothèse.
Sun Yat-sen 孫文
Fondateur de la République. Revenu à Shanghai au printemps 1916. Le télégramme du 12 juillet, envoyé au journal 中華新報 de Shanghai, porte en clair la mention 轉文羣 (« à transmettre à Wenqun ») ; il est signé, comme les autres, 伸. Le rôle de Sun Yat-sen dans cet échange reste à établir.

Ce que disent les télégrammes du premier canal

Les traductions ci-dessous sont des traductions de travail. Le chinois télégraphique est très elliptique, et 12 caractères restent douteux (lecture difficile du formulaire, ou caractère rare) ; la page « Télégrammes » propose pour la plupart une lecture probable. Les passages entre crochets sont des interprétations ; « […] » signale un passage non traduit faute de lecture sûre.

Carte des deux canaux de télégrammes de 1916, de Tokyo vers Zhaoqing et vers le Yunnan
Les deux canaux de 1916 : en rouge, Tokyo → Zhaoqing (grille G0) ; en bleu-vert, Tokyo ↔ Kunming, capitale du Yunnan (grille Y0, réponse du Yunnan en pointillé). Cercle doré : Hankou, où le consulat japonais lisait les télégrammes de Sun au printemps 1916. Trajets schématiques ; fond Natural Earth.

23 juin 1916 — Onze mille fusils arrivés à Moji

Livraison de fusils Type 30 : évocation d’un quai à Moji en 1916, sans prétendre restituer une livraison documentée.
Livraison de fusils Type 30 : évocation d’un quai à Moji en 1916, sans prétendre restituer une livraison documentée. Illustration de reconstitution générée par IA.
« Onze mille fusils Type 30 et du matériel militaire sont arrivés à Moji. Le prix est traité comme un prêt provisoire à dix pour cent d'intérêt annuel, sans garantie ; seul Koike pousse l'affaire et attend votre décision. […] Ne refusez en aucun cas, pour éviter d'avoir à payer des indemnités. Par ailleurs, le code secret privé a été transmis. Répondez directement à Seki Masao. — Shen. Le 23. »

Le fusil Type 30 est l'ancien fusil réglementaire de l'armée japonaise (modèle 1897), remplacé depuis par le Type 38 : le Japon écoulerait ainsi ses surplus. Moji est le grand port du nord de Kyūshū. Le passage le plus savoureux pour un cryptologue : Zhao Shen annonce que le « code secret privé » a été transmis. Il parle peut-être du système même dans lequel il écrit.

30 juin 1916 — Armes et avions

Négociation d’avions : scène illustrative avec un biplan de conception antérieure à 1917 ; modèle acheté non identifié.
Négociation d’avions : scène illustrative avec un biplan de conception antérieure à 1917 ; modèle acheté non identifié. Illustration de reconstitution générée par IA.
« Votre télégramme est arrivé. Les armes et les avions […] peuvent arriver le […]. Il convient de rentrer à Shanghai […] viendra encore au Japon. Shen reste […]. »

Le moins sûr des sept messages : quatre caractères y restent douteux. La date chiffrée en fin de message dit « 20 » alors que l'employé japonais a écrit « 30/6 » sur le formulaire ; les deux lectures ont été revérifiées à l'image, et l'écart reste inexpliqué : erreur d'encodage, ou message rédigé le 20 et déposé le 30.

12 juillet 1916 — Le message témoin

« Duan [Qirui] n'a ni la volonté sincère ni la capacité de former le cabinet. Le gouvernement japonais partage désormais ce sentiment ; le malentendu à l'égard du Conseil des affaires militaires et de l'ensemble du Sud est […] dissipé. Désormais, tant que le plan prévu n'est pas modifié, on peut espérer l'aide finale. […] Il n'y a plus d'obstacle à l'action. […] — Shen. Le 12. »

Ce télégramme, adressé au journal 中華新報 de Shanghai pour être transmis, a un statut particulier : il n'a jamais servi à mettre au point la clé. Le fait qu'il se lise en chinois suivi sous la clé trouvée sur les autres est la principale preuve du déchiffrement (voir le second article). Son contenu reflète la situation politique de juillet 1916 et la promesse japonaise de mener l'aide à son terme ; la première phrase, sur Duan Qirui (alors déjà Premier ministre), reste à confronter aux sources historiques.

18 juillet 1916 — « Chacun rejette la faute sur le Yunnan »

« D'après le télégramme de Yamagata reçu par l'état-major, les armes de cette livraison ne sont pas toutes arrivées. Les difficultés du Yunnan sont indescriptibles ; l'état-major lui-même est très déçu. Quand Shen était au Yunnan, une division avait déjà été promise. […] Chacun rejette la faute sur le Yunnan […]. Nous vous prions instamment de répartir l'aide selon les quantités convenues, pour éviter les critiques. Qu'en dites-vous ? — Shen. Le 18. »

Cheng Honglei cite un rapport japonais selon lequel le Yunnan « souffre de devoir partager la moitié des armes avec le Guangdong »[7] : c'est exactement le sujet de ce télégramme. « Shen » plaide pour sa province.

19 juillet 1916 — « L'attitude des Japonais a brusquement changé »

« On annonce une annulation ; l'attitude des Japonais a brusquement changé. Dites vite si c'est exact, afin que je sache quoi faire. — Shen. »

Le même jour, Zhao Shen envoie le même message au Yunnan par l'autre canal (voir plus bas), en plus explicite : ce que les journaux annoncent, c'est la suppression du Conseil des affaires militaires, et les Japonais changent aussitôt d'attitude. Le télégramme est adressé au Conseil à Zhaoqing. Sa date chiffrée comporte une lettre fausse, corrigée grâce à ce télégramme jumeau.

13 septembre 1916 — « Achetés pour le compte du Yunnan »

« Les appareils sont achetés pour le compte du Yunnan. Si l'état-major vous interroge par télégramme, veuillez répondre en approuvant. — Shen. Le 13. »

Le seul message entièrement sûr, adressé à Cen Chunxuan à Zhaoqing. Le mot traduit par « appareils » (攝機) pourrait désigner des appareils photographiques ou un autre matériel.

30 septembre 1916 — « Notre crédit serait réduit à néant »

« Votre télégramme est bien reçu. Pour les fournitures de véhicules réglées précédemment et l'emprunt contracté auprès de la Xinghua, veuillez procéder comme convenu ; sinon notre crédit auprès du Yunnan serait réduit à néant. L'affaire du Guangdong étant close, veuillez remettre au Yunnan le second lot d'armes traité précédemment, afin de ne pas prêter le flanc à la critique. Qu'en est-il ? J'attends votre réponse. — Shen. Le 30. »

La guerre est finie, mais il faut payer. Le « second lot d'armes » renvoie au second contrat de juin 1916 décrit par Cheng Honglei[7].

Mis bout à bout, les sept messages de ce premier canal racontent une même histoire, vue de Tokyo : un représentant du Yunnan qui reçoit des armes japonaises à crédit, s'inquiète des revirements de Tokyo, se bat pour que sa province ne soit pas lésée au profit de Canton, et finit, l'automne venu, par réclamer qu'on honore les dettes.

Le second canal : Tokyo ↔ Yunnan

Zhao Shen écrit aussi directement au Yunnan, au gouverneur Tang Jiyao et aux administrations de la province, avec une autre clé, de même construction mais à six voyelles (le y y est une voyelle) ; ces formulaires ne portent pas le nom 文密 mais, en tête, l'indicateur en clair « Cg ». Ce canal a été déchiffré à son tour le 11 octobre 2026 (voir le second article). Ses textes, entièrement relus par un humain sur les formulaires, sont pourtant moins sûrs que ceux du premier canal : beaucoup de caractères restent douteux. Les passages marqués « lecture partielle » ne sont que des fragments.

19 juillet 1916 — « Dix mille fusils »

« Les dix mille fusils demandés par le Yunnan peuvent être obtenus ; mais comme les journaux annoncent la suppression du Conseil des affaires militaires, la politique [japonaise] a brusquement changé. Est-ce exact ? Dites-le vite, que je sache s'il faut agir ou s'arrêter. — Shen. Le 19. »

C'est le jumeau du télégramme du même jour vers Zhaoqing, en plus précis : il dit ce qui « risque d'être annulé » et ce qui est en jeu, dix mille fusils pour le Yunnan.

Juillet – octobre 1916 — Avions, radio, médailles et emprunt

Dès le 17 juillet, Zhao Shen propose de créer un corps d'aviation pour le Yunnan : quatre avions militaires et un instructeur japonais, l'aviateur Suzuki Shigeru, les fonds devant être réunis à Tokyo. Le 8 septembre, il annonce qu'il commande six avions militaires du dernier modèle et huit postes de télégraphie sans fil. Le 13, il répond au gouverneur :

« Télégramme du 11 reçu. L'affaire des armes et des avions n'a pas encore abouti ; il m'est difficile de rentrer tout de suite. Pour l'assemblée, faites suppléer par le vice-président selon le règlement ; n'y allez pas. — Shen. Le 13. »

En octobre, il est question de médailles commémoratives à 9 500 yuans (« prière de virer les fonds ») ; le 10, Zhao Shen signale la formation à Tokyo du cabinet Terauchi (寺內內閣成立, le 9 octobre 1916) et pense que l'affaire des armes va aboutir. Il est question ensuite d'un emprunt à 8 %, « sans garantie », dont Zhao Shen signerait le contrat et pour lequel le gouvernement central doit donner son accord (lectures partielles).

9 novembre 1916 — La mort de Cai E

« Transmettre à l'assemblée provinciale et aux rédactions des journaux : Monseigneur Cai est mort de maladie à Fukuoka le 8, à deux heures du matin ; ses mérites sont hauts comme une montagne. Il faut l'annoncer à tout le Yunnan, porter le deuil sincèrement, et préparer avec soin les suites et la commémoration. — Shen. »

Cai E, le général qui avait lancé l'insurrection contre Yuan Shikai, était venu se soigner au Japon ; il meurt à Fukuoka le 8 novembre 1916. Ce télégramme n'a jamais servi à trouver la clé du canal. Qu'il annonce, sous cette clé, un fait historique exact est la preuve la plus forte de ce second déchiffrement.

Novembre 1916 — Le retour, et la réponse du Yunnan

« Je compte rentrer au sud le 10. Respectueusement. — Shen. Le 5. »

Le même jour, un télégramme envoyé en clair dit la même chose plus longuement : départ le 10, arrivée au Yunnan à la fin du mois (十號起程月末抵滇). C'est ce message en clair qui a fourni les premiers repères de la clé. Le 9 novembre, le Yunnan répond à ses télégrammes du 30 octobre et du 1er novembre au sujet de l'emprunt, en quatre points : deux à trois millions [de yuans], intérêt de 6 à 7 % l'an, remboursement sur au moins trois ans, escompte au plus à 98 ; et « l'intérêt annuel peut encore être un peu assoupli ». Le 11, Zhao Shen évoque encore la guerre en Europe, l'hypothèque, la difficulté à trouver un prêteur, et son retour.

Le second canal complète donc le premier : on y voit Zhao Shen négocier non seulement des fusils, mais des avions militaires et un emprunt pour le Yunnan, jusqu'à son départ de Tokyo annoncé pour la mi-novembre 1916.

Le printemps 1916 dans les nouveaux télégrammes

Trente-cinq télégrammes d'avril–juin 1916, absents des transcriptions publiées, ont été déchiffrés au cours de cette enquête (page Télégrammes). La plupart vont de Tokyo à Shanghai : l'entourage de Sun Yat-sen resté au Japon (ils sont signés 持, Xie Chi, ou 興, Huang Xing) écrit à « Junzaburo », Yamada Junzaburō, l'intermédiaire japonais de Sun à Shanghai ; d'autres sont les réponses de Shanghai, dont une signée 文 (Sun Wen). Ils montrent, au jour le jour, la fin de la campagne contre Yuan Shikai.

Ces lectures restent celles d'un déchiffrement : quelques caractères sont douteux et les traductions sont des traductions de travail.

1913–1916 : financer, négocier et préparer les opérations

Les lots plus anciens déplacent le regard : avant les contrats d’armes de l’été 1916, on peut suivre les besoins quotidiens, les propositions d’alliance et la préparation d’actions militaires. Les télégrammes sont des demandes, des comptes rendus ou des projets. Ils renseignent sur ce que leurs auteurs disent et veulent faire ; ils ne constituent pas, à eux seuls, la preuve que l’argent est arrivé, qu’une alliance a été conclue ou qu’une opération a réussi.

Des circuits d’argent qui relient l’exil aux groupes locaux

Le 29 décembre 1913, un message demande de retirer deux mille à la banque Shōkin et de remettre la somme à Zhuowen. Les 4 juillet 1914 et 18 septembre 1914, les échanges avec Chicago et San Francisco associent transferts bancaires, reçus et demandes pressantes : Lin Sen réclame deux cents dollars pour parer à l’urgence et demande si un autre envoi est arrivé. Il serait trompeur d’additionner ces montants comme le budget d’une seule campagne : devises, circuits et objets diffèrent.

Le 13 mars 1914, le texte signé 文 mêle un emprunt auprès de Lu Wenhui, une visite au domicile du frère aîné et l’engagement de réunir solde et munitions. L’observation est concrète : famille, intermédiaires privés et besoins militaires empruntent le même réseau de communication. L’identité de certains correspondants demeure inconnue ; les indicatifs « Kai » et « Ting » ne permettent pas, à eux seuls, de nommer leur expéditeur.

En 1915, les dépenses de préparation entrent en concurrence

Le 12 mars 1915, il faut des frais d’entretien pour le Zhejiang et le Jiangsu — « deux mille » est une proposition de lecture — et l’aide d’Inuzuka est sollicitée. Le 11 avril, des organismes attendent cinq mille à la fin du mois lunaire. Le 30 mars, une demande, partiellement incertaine, propose même de transférer provisoirement les fonds de la marine pour éviter un imprévu qui nuirait à l’entreprise. Ce sont des arbitrages entre postes de dépenses, pas seulement des appels généraux aux dons.

Les brefs échanges des 10 et 11 juin rappellent une autre difficulté : savoir si un versement ou une instruction a été reçu. Le 4 octobre, des titres de cinq yuans, selon la traduction de travail, se vendent facilement et il faut en envoyer davantage. Le chiffre sert aussi cette gestion ordinaire ; le secret ne transforme pas chaque message en ordre d’insurrection.

Une convergence contre Yuan reste une proposition politique

Le 5 mai 1915, un correspondant rapporte que Wang Chonghui propose une coopération avec Kang [Youwei] et Liang [Qichao] contre Yuan [Shikai], en évoquant des positions dans l’armée et l’envoi d’un représentant aux États-Unis auprès de Ke[qiang, Huang Xing]. Le message demande s’il faut différer leur serment, vérifier leur valeur réelle et les utiliser selon les circonstances. Les développements des noms entre crochets restent des identifications de la traduction. Surtout, le document rapporte une offre et une hésitation : il n’établit ni un accord conclu ni la réalité des moyens militaires revendiqués.

Mars 1916 : une coalition à construire, des défections à interpréter

Le 9 mars 1916, un message évoque Liang Qichao, la formation d’un gouvernement et les objectifs du parti dans le Jiangsu, le Zhejiang, l’Anhui et le Jiangxi ; il demande deux cent mille pour l’action et la deuxième escadre, en sollicitant des intermédiaires à Kobe et Tokyo. Le 18 mars, le secrétaire général de cette escadre aurait expliqué que les navires ne pouvaient commencer : ils attendraient un mouvement à Shanghai ou Nankin pour se rassembler. Le message annonce une avance de vingt mille et des démarches pour obtenir une action au Fengtian ; le 19, il est question d’attribuer les commandements du Fengtian et du Jiangsu. Cela fait voir les dépendances du plan : l’argent, le recrutement de chefs et le signal de départ doivent converger.

Le 22 mars, un télégramme signé 美 s’inquiète de l’indépendance envisagée de Long [Jiguang] : si Feng [Guozhang] et Zhu [Rui] suivent, l’action à Shanghai deviendrait impossible. Le texte demande de ne pas se laisser tromper par Long et redoute que d’autres frappent les premiers. Le 23, un télégramme venu de Manille annonce que Tan Gen prend des avions pour soutenir Long et demande que faire. Les noms développés entre crochets viennent des traductions de travail ; les messages rapportent des intentions et des informations reçues. Leur rapprochement montre pourquoi il ne faut pas confondre « indépendance d’une province », opposition à Yuan et ralliement au programme de Sun : ces acteurs poursuivent des calculs différents.

Avril 1916 : l’articulation du fleuve, des navires et des positions terrestres

Le 15 avril, un arrivant à Shanghai annonce une entente sur des opérations terrestres et navales avec Yingshi et le major Nakajima. Le 16, un autre télégramme confie les affaires navales à Wang et demande une coopération pour s’emparer de l’arsenal (機器局). Le 22, un plan, dont plusieurs mots restent douteux, propose de prendre d’abord le grand fleuve, puis le Fujian ; Ying conduit le projet à Shanghai et Tong le seconde. Il s’agit d’une coordination projetée, pas d’une carte des conquêtes.

Le 21 avril, malgré des lacunes, on lit 江陰, la nomination de 楊虎 et 增派介石籌防 : Jieshi est envoyé en renfort pour organiser la défense. La présence de 介石 dans ce texte est un fait de lecture ; elle ne prouve pas que l’indicatif « Kai » de 1914 désigne le même homme. Les difficultés sont elles aussi documentées : le 14 avril, l’auteur dit que l’échéance a encore été manquée et que la situation est très difficile. Les mots répétés sont réellement présents sur le formulaire.

Emprunter au Japon tout en ménageant les apparences

Le 21 avril, un message lie un nouvel emprunt à l’accord des autorités militaires et explique que les sommes déjà empruntées sans action visible suscitent des critiques. Un autre, adressé à Kayano le 22, critique une démarche auprès de Jin Yunpeng où apparaît le nom de Kayano ; il recommande d’éviter d’afficher des liens avec les Japonais pour ne pas éveiller les soupçons des autres pays. Des passages sont incertains. Le rapprochement de ces documents suggère une tension entre besoin de soutiens japonais et coût politique de leur visibilité ; il ne démontre pas un commandement unifié de l’État japonais sur les insurgés.

Le retour de Sun ne signifie pas l’effacement du réseau de Tokyo

Les 18 et 19 avril, la circulation de l’information devient explicite : les télégrammes doivent passer par Yamanaka Minetarō au Banzaikan, et Sun demande des rapports réguliers pour « coordonner l’ensemble ». Le 22 avril, il annonce sa décision de rentrer le 27 pour renforcer l’action du parti. Le siège de Tokyo est confié à Xie Chi, le service de liaison de Yokohama à Xie Xinzhun ; avions, camarades et fonds doivent suivre. Cela montre une organisation qui redistribue ses responsabilités entre le lieu de l’action et ses relais extérieurs. La date annoncée reste une intention de départ, à distinguer de la date réelle d’arrivée.

Ces nouveaux éléments complètent les télégrammes de mai–novembre présentés plus haut : l’achat d’armes n’est qu’une partie d’une entreprise où il faut financer des hommes, négocier des coopérations parfois incertaines, faire remonter les nouvelles et préparer des opérations dont l’exécution reste à vérifier dans d’autres sources. Les textes, leurs incertitudes et leurs formulaires sont consultables dans les sections 1915 et Inédits 1913–1916 ; sources JACAR [17] et [24].

Ce que l'on sait, ce que l'on ignore

État des connaissances

  • Établi : le principe des deux chiffrements de 1916 (Tokyo → Zhaoqing, grille G0 ; Tokyo ↔ Yunnan, grille Y0) ; l'essentiel du texte des sept télégrammes du premier canal ; l'identité de l'expéditeur, Zhao Shen.
  • Incertain : 12 caractères douteux sur 351 dans le premier canal, 29 sur 456 dans le second (dont 14 au total sans proposition de lecture) ; la date du message du 30 juin (« 20 » chiffré).
  • Hypothèses : l'identité de Koike, de Yamagata, du destinataire final du message du 12 juillet (« Wenqun »), et de Seki Masao.
  • Non déchiffré : les messages chiffrés de juin 1917 (Sun Yat-sen ↔ Dai Jitao, images 0509 et 0511), qui emploient un autre alphabet.

Comment être sûr qu'on n'a pas simplement « vu » du chinois là où il n'y en avait pas ? C'est la question centrale du second article, qui détaille la méthode, les essais ratés et les contrôles.

Les télégrammes de juin à novembre 1916 sur la carte, avec les extraits déchiffrés (en rouge, le canal vers Zhaoqing ; en bleu-vert, celui du Yunnan). Sous-titres dans les cinq langues ; animation générée par code, trajets schématiques.