L’Europe chiffrée

Premier dossier · Correspondance diplomatique

Marie de Médicis : ce que cachent deux lettres à Rome

À l’automne 1610, des passages chiffrés interrompent le français de deux lettres à Savary de Brèves. Une table retrouvée à la BnF permet d’en proposer, à notre connaissance, un premier déchiffrement. Il révèle des jugements politiques ; certains caractères restent probables mais non confirmés.

Synthèse : où en est le déchiffrement ?

Les deux passages disposent désormais d’une lecture suivie, confortée par les relectures et par le retour de Satoshi Tomokiyo. Celui-ci confirme que notre image du Français 3462 est bien celle de la clé Henri IV–Brèves qu’il connaissait ; la cote « 3642 » était une coquille. Il corrobore 72~→QUE, 79~→RE, 86~→SE et 90~→TION.[7]

Le sens général nous paraît très vraisemblable. À notre connaissance, il s’agit d’un premier déchiffrement de ces passages ; certains caractères restent probables mais non confirmés. Les réserves se concentrent notamment sur les B d’« ambition » et de « foiblesse » et sur la finale d’« acompagnez ». La lecture numérique est renforcée. Appliquée aux lettres de Marie, la table d’Henri IV en explique l’essentiel : la régente employait selon nous une clé très proche, dont quelques variantes expliqueraient les signes encore incertains.

Octobre 2026 : confirmation. Satoshi Tomokiyo classe désormais le chiffre de Marie de Médicis comme résolu dans sa liste des chiffrés non résolus, en mentionnant notre lecture du 17 octobre.[9] George Lasry, qui avait déchiffré en 2021 la lettre d’Henri IV avec Norbert Biermann et Satoshi Tomokiyo, a de son côté refait la lecture du passage du 10 novembre ; son rapport, publié par Satoshi Tomokiyo le 21 octobre 2026, crédite notre lecture.[9] Il confirme les signes que nous laissions incertains dans « recognoissant » et « sentant », lit le signe 4 « Sa Sainteté », valeur de la clé d’Henri IV, là où nous avions retenu « le pape », et ajoute à la clé un signe pour N en forme de « e ». Nous adoptons ces lectures, ainsi que la sienne du clair qui suit (« ne les pressera »). Le passage du 15 septembre n’est pas couvert par ce rapport. Daniel Bourdeau, enfin, classe désormais les deux passages comme lus dans son catalogue et en attribue le déchiffrement, avec la clé du Français 3462, à notre lecture.[10] Voir les points encore ouverts.

1610 : une régence et des alliances fragiles

Henri IV est assassiné le 14 mai 1610. Louis XIII lui succède encore enfant ; sa mère, Marie de Médicis, exerce la régence. Les lettres étudiées sont donc écrites quelques mois après un changement brutal de gouvernement, et non dans la continuité tranquille d’un règne installé. Cette chronologie est établie indépendamment du déchiffrement.[4]

Au printemps 1610, les accords de Bruzolo rapprochent Henri IV et Charles-Emmanuel Ier contre l’Espagne. La mort du roi compromet ce projet ; la régence se rapproche de Madrid, laissant la Savoie exposée. Ce contexte vient des travaux historiques, pas du déchiffrement.[5]

Rome constitue un autre lieu de négociation. Brèves y représente la monarchie française : une lettre de la régente lui transmet à la fois une position politique et une appréciation de ce qu’il est possible d’obtenir. Dans la lettre de novembre, les mots en clair parlent déjà du désarmement et du risque d’un refus. Le passage chiffré préciserait le jugement porté sur les acteurs. Le déplacement est important : le sujet général était visible ; la réserve diplomatique demeurait masquée.

RepèreCe qui est établi
Printemps 1610Rapprochement franco-savoyard à Bruzolo, avant la mort d’Henri IV [5].
14 mai 1610Assassinat d’Henri IV ; Louis XIII lui succède, Marie de Médicis exerce la régence [4].
15 septembre 1610Première lettre étudiée, du manuscrit Français 3789 [1].
10 novembre 1610Seconde lettre étudiée, dans le même manuscrit [2].

La notice du manuscrit inventorie bien les deux pièces de Marie, nos 11 et 12, au sein d’un ensemble comprenant aussi des lettres d’Henri IV, de Louis XIII, de Brulart et du duc de Savoie. Ce voisinage documentaire est utile pour retrouver les correspondants ; il ne démontre pas que toutes les pièces utilisent la même clé.[6]

Illustration contemporaine : Un courrier vers Rome : évocation libre, sans trajet attesté ni reconstitution du paysage urbain de 1610.
Illustration d’ambiance · IAUn courrier vers Rome : évocation libre, sans trajet attesté ni reconstitution du paysage urbain de 1610.

Deux lettres, un enjeu diplomatique

Les deux pièces sont conservées dans le manuscrit Français 3789 de la Bibliothèque nationale de France. Elles sont adressées par Marie de Médicis, alors régente, à François Savary de Brèves, ambassadeur à Rome. La première est datée du 15 septembre 1610, la seconde du 10 novembre ; les passages étudiés se trouvent aux folios 17r et 19r.[1][2]

Le chiffre ne recouvre pas toute la lettre. Il s’insère dans des phrases françaises déjà lisibles. Ce voisinage est précieux : il permet de chercher un raccord grammatical et un sens. Il impose aussi une discipline : un raccord séduisant ne transforme pas un signe ambigu en lettre certaine.

Le dossier situe ces échanges dans les affaires de Savoie : le voyage du fils du duc de Savoie en Espagne pour la lettre de septembre, et les discussions de désarmement pour celle de novembre. La lecture proposée doit être jugée dans ce cadre documentaire, sans lui faire raconter à elle seule toute la politique française en Italie.

Folio 17r, lettre du 15 septembre 1610, où les passages chiffrés se mêlent au texte français.
Le folio 17r. Les lignes chiffrées sont au bas de la page. Voir les signes et leurs lectures · BnF / Gallica.

15 septembre : malice, ambition et faiblesse

La proposition de lecture des deux segments chiffrés conserve l’orthographe obtenue. Les mots en pointillé dépendent notamment de choix de glyphes à contrôler ; les éléments en bleu sont les valeurs numériques corroborées par Satoshi.

ce sera trop manifester leurs malice et am[b?]ition que

acompagne[z?] d’imprudence et [de?] foi[b?]lesse

Le passage se raccorderait ainsi aux mots en clair : « […] si avec cela ilz y apportent encore de la difficulté, ce sera trop manifester leurs malice et am[b?]ition que j’estime, s’il en falloit venir à l’effet, devoir estre acompagne[z?] d’imprudence et [de?] foi[b?]lesse, selon la constitution présente de leurs affaires. »

Lecture modernisée, éditoriale. […] s’ils y apportent encore de la difficulté, ce sera trop manifester leur malice et leur ambition, que j’estime, s’il fallait en venir à l’exécution, devoir être accompagnées d’imprudence et de faiblesse, selon l’état présent de leurs affaires.

La modernisation rétablit des accords et ajoute une ponctuation ; elle ne représente pas le manuscrit lettre pour lettre. Le mot « ambition » est particulièrement dépendant de la lecture du b barré, du petit m désormais choisi comme I et du suffixe 90~ → tion. Ces dépendances restent visibles dans l’alignement.

10 novembre : le pape et le désarmement

La seconde lettre proposerait le passage suivant :

que Sa Sainteté recognoissant leurs arogance et sentant sa timidite

Le raccord conservé dans le dossier est : « Aussi vois-je bien que Sa Sainteté recognoissant leurs arogance et sentant sa timidite ne les pressera jusques à l’extrémité du désarmement, pour recevoir enfin la honte d’un refus absolu […] ».

Ce serait moins l’annonce d’une décision que l’appréciation d’un rapport de force : le pape, conscient de sa propre timidité, n’ira pas exiger des Espagnols un désarmement complet qui lui vaudrait un refus humiliant. « Recognoissant » et « sentant », longtemps les mots les plus fragiles, sont confirmés par la lecture indépendante de George Lasry, qui lit aussi le signe 4 « Sa Sainteté ».[9]

Examiner la lettre du 10 novembre →

Ce que la dernière relecture apporte

Les comparaisons de Brice ont permis de distinguer les homophones, de conserver la ligature U3 et de conforter plusieurs séquences, notamment « d’imprudence » et « timidite ». L’appréciation favorable de la relecture d’ensemble ne transforme pas les anciens « possible » ou « indécidable » en choix certains pour chaque signe.

Le retour de Satoshi apporte un appui supplémentaire aux quatre valeurs numériques, auparavant inférées du contexte. Il concerne six occurrences. Le préfixe 79~ → re ne dépend donc plus seulement de notre choix du mot « recognoissant » ; le C/B et les deux S de ce mot restent à examiner. Satoshi donne 41 → leur, alors que la relecture avait retenu « leurs » : cette différence de finale reste visible.

Les caractères entre crochets restent proposés. Le bleu signale les valeurs corroborées par Satoshi, dont l’application à la clé de Marie reste candidate. Cette présentation conserve une lecture suivie sans effacer les réserves localisées. Comprendre les trois niveaux de vérification.

La clef retrouvée : un document de la BnF

Le point d’appui matériel est la vue 112 du manuscrit Français 3462, numérisé sur Gallica sous l’identifiant btv1b9058227h. Dans le PDF partiel transmis par Brice, c’est la page 26. Le numéro de vue et le numéro de page du fichier ne sont donc pas interchangeables. L’image HD fournie par Brice permet d’examiner les petits homophones qui étaient difficiles à distinguer sur le premier PDF.[3]

Table de chiffre du Français 3462, vue 112 : alphabet à plusieurs signes par lettre et listes de valeurs codées.
La table rapprochée des lettres : Français 3462, vue 112. L’extrait montre l’alphabet en haut et le nomenclateur dessous. Comprendre sa construction · BnF / Gallica.

Ce n’est pas un alphabet de substitution simple. Une lettre claire peut avoir plusieurs signes chiffrés : ce sont des homophones. La table donne aussi des formes pour des syllabes ou des mots, ainsi que des entrées de nomenclateur. Le même message mêle donc plusieurs niveaux. Un signe peut fournir une lettre, un autre un groupe comme « ce » ou « en », un nombre une expression comme « le pape ».

Les rapprochements proposés incluent a, → ce, x, → en, y, → et et 4 → Sa Sainteté. Ils expliquent pourquoi une virgule ne suffit pas à séparer des mots. Les formes graphiques sont essentielles : le « d » d’une transcription sommaire peut recouvrir des signes distincts. La Méthode montre comment ces distinctions sont conservées.

Satoshi confirme l’image de cette table pour Henri IV–Brèves. L’application exacte aux lettres de Marie demeure à vérifier. Quatre valeurs désormais corroborées →.

La table était déjà connue des travaux sur la lettre d’Henri IV à Brèves, déchiffrée en 2021 par George Lasry avec l’aide de Norbert Biermann et de Satoshi Tomokiyo. Notre enquête en a retrouvé la cote correcte et l’a appliquée aux deux lettres de Marie : elle en explique l’essentiel, ce qui indique une clé très proche, avec quelques variantes. L’inédit revendiqué à notre connaissance concerne ces passages de Marie.[7]

Comment la recherche a avancé

13–14 octobre : retrouver le bon document, puis les bons signes

L’enquête s’ouvre sur deux passages courts, signalés dans des travaux antérieurs. Une piste conduit à une lettre plus longue d’Henri IV à Brèves, pour laquelle une clé pourrait être applicable. Un premier lot d’images ne montre pas la lettre attendue : il faut distinguer le document catalogué, les folios et les vues reçues, sans prendre un numéro ressemblant pour une identification.

Les premières transcriptions séparent les lettres simples, les signes barrés, les formes doubles, les mots-codes à virgule et les nombres. Les relectures de Brice déplacent plusieurs frontières et distinguent des formes que la première lecture avait rapprochées. La recherche de clé ne peut pas compenser une transcription qui gomme ces différences.

15 octobre : le recueil de clefs, puis la haute définition

La piste bibliographique initiale mentionnait « Français 3642 ». L’enquête se tourne vers Français 3462, un recueil de tables de chiffre. Le PDF fourni par Brice permet de repérer plusieurs tables voisines ; la page 26 présente les rapprochements recherchés. La vue HD 112 arrive ensuite. Satoshi confirme désormais l’identité de cette image et la coquille « 3642 » ; cette identification ne démontre pas à elle seule l’application exacte de la clé à Marie.

Le premier relevé de la table ne produit pourtant pas un français suivi. Les confusions entre homophones, signes barrés et formes voisines restent trop nombreuses. Des essais automatiques et des mots probables font apparaître des fragments ; leur meilleur score n’est pas une preuve. En particulier, choisir une lettre différente à chaque occurrence ambiguë risque de fabriquer une cohérence que le manuscrit ne garantit pas.

16 octobre : rendre chaque décision vérifiable

La reprise C10 revient à un alignement manuel sans modèle de langue. Elle sépare les homophones par identifiants visuels, documente la fusion tu et supprime le repli des nombres surlignés vers les nombres simples. Cette étape est complétée par les relectures de Brice et par la confrontation des valeurs au retour de Satoshi. Le résultat est une lecture suivie proposée, pas l’effacement des difficultés antérieures.

Retrouver le bilan des pistes et des essais →

17 octobre : confronter les valeurs au retour de Satoshi

Le 17 octobre, le retour de Satoshi confirme l’image et corrobore quatre valeurs numériques. La lecture suivie est consolidée ; les choix de signes encore ouverts restent visibles.

Ce qui a changé dans la lecture

Le déblocage ne vient pas d’un nouveau solveur produisant un texte français. La reprise C10 reconstruit un alignement manuel, sans modèle de langue. Elle distingue des signes que les transcriptions précédentes rapprochaient trop vite et corrige un comportement du programme qui effaçait les surlignements.

Un exemple est décisif : les deux anciens segments t et u d’une ligne sont réunis en un seul glyphe, U3. La suite D–I–M–P–R–U–D–EN–CE devient « d’imprudence ». Autre distinction : un nombre surligné ne vaut pas automatiquement le même nombre simple. Les anciennes sorties « Concini » et « avec » pour certaines occurrences ne pouvaient donc plus être conservées comme des lectures acquises.

La Méthode expose les autres changements, les quatre valeurs désormais corroborées et ce que les contrôles établissent réellement.

Ce que cette lecture apporte à l’histoire

En septembre, les mots proposés « malice », « ambition », « imprudence » et « foiblesse » rendent explicite un jugement sévère sur les exigences et les moyens des interlocuteurs savoyards. Dans le raccord avec les parties en clair, il ne s’agit pas seulement de transmettre une position : la régence évalue la difficulté qu’ils soulèvent et le risque de passer des intentions à l’exécution.

En novembre, la lecture met l’accent sur les limites de la pression diplomatique. Dans les négociations de désarmement, le pape ne pressera pas les Espagnols jusqu’à une demande vouée au refus, qui l’exposerait à une humiliation. Le passage proposé complète ainsi les mots déjà en clair sur le désarmement et le refus absolu. Ces mots sont désormais confirmés par la lecture indépendante de George Lasry.

Ces deux lettres donnent donc accès à des appréciations de la régence, exprimées pour son ambassadeur à Rome. La lecture explique les cinq lignes de façon suivie ; le contrôle signe par signe doit encore lever les dernières réserves. La cohérence historique est un appui à l’interprétation, pas une preuve autonome du chiffre.