Quatrième dossier · Correspondance diplomatique américaine
Madrid, 1825 : ce qu’Everett n’écrivait pas en clair
En septembre 1825, le nouveau ministre des États-Unis à Madrid rend compte de son premier grand entretien avec le chef du gouvernement de Ferdinand VII : l’Espagne, dit Zea, ne reconnaîtra jamais l’indépendance de ses anciennes colonies. En clair, Everett rapporte ce refus. En chiffre, il dit qu’il n’y croit pas. Ces passages, coupés ou laissés en nombres par les éditeurs de 1826 et de 1925, sont lus ici pour la première fois à notre connaissance.
« J’étais à peu près convaincu, par le [ton] de ses propos, qu’ils ne [rendaient] pas ses sentiments véritables et n’étaient qu’un langage que des circonstances particulières lui imposaient pour le moment. »
Everett à Clay, Madrid, 25 septembre 1825 (passage chiffré, traduit de l’anglais ; entre crochets, deux groupes non résolus lus par le sens).
1825 : l’Amérique espagnole est perdue, Madrid refuse de le dire
En décembre 1824, la bataille d’Ayacucho a mis fin à la domination espagnole sur le continent américain. Les États-Unis ont reconnu les nouvelles républiques dès 1822 ; Washington veut maintenant que l’Espagne fasse de même et cesse une guerre perdue, qui menace aussi Cuba. Ferdinand VII, rétabli en monarque absolu en 1823 avec l’appui de la Sainte-Alliance, refuse. Son premier secrétaire d’État, Francisco Cea Bermúdez, ancien diplomate en Russie, passe pour un modéré, pris entre les libéraux exilés et le parti « apostolique », plus absolutiste que le roi.
Alexander Hill Everett arrive à Madrid à l’été 1825 comme ministre plénipotentiaire. Ses dépêches à Henry Clay, secrétaire d’État de John Quincy Adams, utilisent un code de nomenclature d’environ 1 600 numéros, celui-là même qu’Adams avait employé pendant sa mission en Russie.
La dépêche du 25 septembre
Everett joint à sa dépêche n° 7 des « Notes d’une conversation avec M. Zea ». Le texte en clair rapporte la position officielle : le roi n’abandonnera jamais ses droits sur ses colonies. Puis Everett passe au code pour donner son propre jugement. En 1826, le Département d’État imprime la dépêche pour le Congrès, mais n’en garde que la première proposition de ce passage. En 1925, William R. Manning, dans sa grande édition de la correspondance sur l’indépendance latino-américaine, imprime les six lignes telles quelles, en nombres, « sans décodification ». Il ne publie rien des huit autres pages chiffrées du même document.

Ce que disent les passages chiffrés
- Le refus est une façade. Zea a dit « beaucoup de choses » qu’il ne peut pas croire lui-même ; Everett les tient pour des dissimulations, comme en pratiquent tous les hommes publics.
- La Russie derrière le cabinet. Zea serait entré au gouvernement par l’influence d’Ugarte, « lui-même une créature de la Russie ». Zea a rompu avec son protecteur et l’a éloigné en l’envoyant en mission à Turin ; on le juge pourtant lui-même acquis à la politique russe.
- Un portrait sans fard. Belle prestance, chauve, robuste, « de bonnes dents, chose rare chez les Espagnols, dont la plupart, à commencer par le roi, se gâtent les dents en fumant à l’excès » ; des yeux qu’il roule en parlant ; un libéral de goût, hostile au clergé, qui travaille « deux ou trois nuits par semaine ».
- Pourquoi il dissimule. Les ministres étrangers à Madrid partagent l’avis d’Everett : Zea est personnellement favorable à la reconnaissance, mais une « puissance forte » agit en sens contraire. Il n’ose pas risquer sa place : se déclarer pour la reconnaissance donnerait à ses rivaux de quoi le renverser. Le passage s’interrompt sur l’influence de l’empereur Alexandre.
- Un pronostic. Si le fort parti rival le renverse bientôt, écrit Everett, « on n’entendra plus parler de lui ».
Ce que ces lettres apprennent
La position officielle de l’Espagne en 1825 est bien connue. Ce que le chiffre ajoute, c’est la lecture que le représentant des États-Unis en faisait, et qu’il jugeait trop sensible pour l’écrire en clair : le refus de Madrid ne serait pas une conviction mais le prix de la survie politique d’un ministre, face au parti apostolique et à l’influence russe. C’est aussi ce que le Département d’État a choisi de ne pas imprimer en 1826.
Le pronostic s’est vérifié très vite. Zea est renvoyé un mois plus tard, à la fin d’octobre 1825. L’Espagne ne reconnaîtra le Mexique qu’en 1836, après la mort de Ferdinand VII, et la plupart des autres républiques plus tard encore.
Le code
C’est un code de nomenclature : environ 1 600 numéros pour des mots entiers et des syllabes, rangés par blocs alphabétiques mélangés (« the » = 1385). Everett y ajoute ses propres marques : un losange pour le pluriel, un « v » pour retrancher la fin d’un mot, un « + » pour une variante, un « ^ » pour la terminaison du participe. Nous avons appliqué sans la modifier la table reconstituée par Daniel Bourdeau sur la correspondance d’Adams, après l’avoir validée sur une autre dépêche d’Everett dont le déchiffrement d’époque est imprimé (près de 95 % de concordance). Sur les 1 201 groupes du document, 98 % se lisent ; 18 restent sans valeur.
Ce qui reste incertain
- Une partie des valeurs ajoutées à la table repose sur le sens ou sur la place alphabétique du numéro ; elles sont marquées une à une dans la fiche.
- Pour les huit pages, il n’existe pas de déchiffrement d’époque complet. Quelques gloses au crayon sur les pp. 4–5 concordent avec notre lecture.
- Nous n’avons pas encore vérifié le résumé de la dépêche dans les Papers of Henry Clay.
Références
National Archives and Records Administration, RG 59, Despatches from U.S. Ministers to Spain, vol. 25 (microfilm M31, bobine 27), images 0112–0121.
William R. Manning (éd.), Diplomatic Correspondence of the United States concerning the Independence of the Latin-American Nations, t. III, New York, 1925, doc. 1134.
Daniel Bourdeau, table du code d’Adams reconstituée (dépôt cyphersolver, targets/jqa) ; signalement : son catalogue, n° 638.
Fiche « Everett à Clay » de la page Documents, avec le détail des groupes, la méthode et les crédits.